À la fin de « La Vengeance est à Moi », le père du personnage principal jette les restes de son fils depuis le haut d’une colline. Mais systématiquement, au lieu de tomber, les débris d’ossements sont immobilisés dans l’air par un effet d’arrêt sur image. Comme si le fils, depuis l’au-delà, adressait à son père un ultime pied de nez, lui qui de son vivant a toujours contesté l’autorité, maltraité ses proches, lui qui tout du long de son existence a été adepte de l’escroquerie, du proxénétisme, et du meurtre. Pour son retour à la fiction après une décennie passée à réaliser documentaires télévisuels, Shôhei Imamura nous propose donc un sujet à la gloire de la perniciosité de son œuvre : le portrait d’un tueur en série dans le Japon des 70’s, Iwao Enokizu.
Le choix de centrer l’exposition sur l’arrestation finale du personnage et déjà des plus malin, car non seulement il permet au spectateur de saisir d’emblée l’ampleur de l’affaire, mais aussi parce qu’il attribue une certaine limpidité aux intentions opaques d’Imamura et du scénariste Masaru Baba. C’est la seule scène où l’institution policière aura une réelle présence, le reste du récit évacuant toute forme de polar, tout suspens et tout mystère. On sait déjà comment va finir cette histoire qui n’a pas commencé, on sait qu’on va assister à une tragédie, mais l’enjeu n’est pas là. Si le film se débarrasse immédiatement des sentiers de narration classiques, c’est pour mieux nous faire rentrer dans le cercle intime du personnage principal et que rien ne puisse nous distraire de cette cavalcade solitaire dans l’enfer moral. Pourquoi Iwao est comme ça ? Quel moteur, en lui, ou en dehors de lui, le pousse à tuer ?

« La Vengeance est à Moi » nous laisse serpenter dans un récit éclaté façon puzzle, multipliant flashback et flashfoward, et mettant également le spectateur en difficulté quant à son appréhension de l’espace. On n’est jamais complètement certains de l’endroit où on est, et avec qui nous y sommes, si bien que les limites spatiales et temporelles de l’intrigue se floutent, s’obscurcissent, et Imamura, ainsi que le monteur Keiichi Uraoka — pionnier de la Nouvelle-Vague japonaise aux cotés de Nagissa Ôshima — parviennent à maintenir, voire même à nous enfoncer dans ce rythme profondément pernicieux, jusqu’à pleinement nous loger dans la bulle nauséabonde du psychopathe. Et c’est là que le film parvient à nous faire découvrir, petit à petit, le noyau duquel émane toute sa folie : la banalité. Cela s’observe notamment dans le rapport que la réalisation entretient avec la mort : Iwao Enokizu tue comme il parle, dort, baise ou mange. Les scènes de meurtre surgissent sans aucune annonce ni effet, sans aucune monté de tension ni changement de rythme, ni artifice. Au sein de l’intrigue, la plupart d’entre elles n’effleurent même pas le statut d’événement, comme si tuer était pour lui un geste normal dans cette société où les individus sont cloisonnés entre des modes de vie traditionnels et un environnement affichant une modernité galopante.
J’ai pensé à « De Sang-Froid » (1968), sorti une décennie plus tôt et qui, lui aussi, s’intéresse à la causalité du meurtre d’une famille d’agriculteurs, commis sans mobile par deux jeunes hommes que rien ne destinait à orchestrer une telle horreur. Sauf que là où Richard Brooks et Truman Capote portent sur le meurtre un regard précis et glaçant, le narrant comme une énigme à résoudre, Imamura prend la position d’un simple observateur. Son Iwao Enokizu est comme un insecte sous un microscope où il pleut, tandis que lui est un cinéaste-entomologiste qui étudie et complexifie son sujet, accentuant encore cette sensation d’impuissance, d’épuisement moral et de violence extrême. Pour Imamura, il n’est pas question de proximité affective comme dans « De Sang-Froid », mais d’une chose encore pire : de compassion, ici une des plus dégradante je n’ai jamais ressenti devant un film. Ken Otaga saupoudre le personnage d’une interprétation surfant sur le fil de la satire, donnant au tueur une stature humaine où ses faiblesses s’additionnent à ses forces, affirmant une personnalité contradictoire restituant sa complexité. Au bout d’un moment, on en arrive même à pouvoir prévoir ses gestes, à appréhender le désespoir, la jalousie, l’antipathie qui rodent à l’intérieur de cet esprit toxique savamment draper dans un silence dont on ne peut qu’être effrayé par la pluralité des volumes.
Parmi ces volumes, la religion occupe une place centrale. Chrétienne, la famille d’Iwao est discriminée, et vit à l’écart de la société. « La Vengeance est à Moi » va alors alterner, avec un certain brio, les scènes intimes et les scènes de foule, affirmant à chaque fois la perdition de ce corps caché dans le noir, dont les nombreux visages (il est souvent question de déguisements) semblent tous se dissimuler sous la même coquille. Et la dimension religieuse, sur laquelle le film passe rapidement au début, va prendre au fur à mesure un tournant décisif. Après son arrestation, le père d’Iwao annonce à son fils que ce dernier a été excommunié, et que par ailleurs lui aussi s’est fait excommunier, car il partage le même sang que son « fils démoniaque ». Au stade du récit où arrive cette ultime confrontation, Iwao croupi en prison. Son attitude indifférente, ses vêtements amples, ainsi que son corps mouvant dans le noir affichent un contraste saisissant avec son père en costume tiré à quatre épingles, fixe, rigide. Iwao est déjà dans l’au-delà, et c’est son père qui est prisonnier de son propre fils. Et on en revient à cette séquence finale, avec les ossements du fils qui ne tombent pas. Iwao aura donc tout refuser dans sa vie, et même dans la mort, il refuse les lois de la physique. Et suite à son parcours de raté, il ne cède pas, il ne tombe pas, car le chaos qu’il a semé ne s’arrêtera jamais.
