En l’espace de six mois, deux des plus importants cinéastes américains ont choisi de fermer leurs derniers films sur le même morceau : « The Revolution Will Not Be Televised », un poème agressif vis-à-vis des médias de masse et de la société blanche à l’aube des années 1970, et mis en musique dans un style proto-rap par Gil Scott-Heron. Mais alors, « Une Bataille Après l’Autre » de PTA, blockbuster tiré à quatre épingles pour les Oscars, et « La Corde au cou » de GVS, quasi huis-clos qui a tout juste convaincu la Mostra de Venise, même combat ? Les deux films disposent également des mêmes motifs récurrents : le téléphone fixe, un petit appartement, la radio, la voiture, à dessein de dépeindre la marginalité états-unienne et cette vaine recherche d’une justice sociale par des prolétaires guidés par l’attrait de la révolte. Premier long métrage de Gus Van Sant depuis huit ans, faisant suite aux échecs des médiocres « Nos Souvenirs » (2015) et « Don’t Worry » (2017), « La Corde au cou » est le récit d’une prise d’otage prenant des traits d’une vengeance personnelle : Tony, ruiné à la suite d’un emprunt, kidnappe le fils du courtier qui l’a mis dans cette situation en enroulant autour de son cou un fil de fer reliée à la détente d’un fusil. Et plutôt que de demander immédiatement une rançon, Tony exige des excuses publiques. Rapidement l’affaire intéresse l’ensemble des télévisions et des radios locales, et c’est vrai qu’il y a là une énigme à résoudre : Tony est-il un criminel, ou une victime tiraillée par un capitalisme prédateur ?
En racontant les 63h de cette prise d’otage, Gus Van Sant renoue avec un concept essentiel à son cinéma : le rejeu, stratégie narrative déjà centrale dans « Psycho » (1998) qui se présente comme un remake « plan par plan » du film d’Hitchcock, ou « Elephant » (2003) qui, en plus d’être un quasi remake du film éponyme d’Alan Clarke, déploie un dispositif contemplatif où défilent les allers-retours au sein du récit. Ce leitmotiv consiste donc à reproduire, à décalquer, se rapprocher inexorablement du simulacre. Le montage du film, exécuté par Saar Klein (monteur récurent de Terrence Malick et Doug Liman), va notamment s’appliquer à relier la fiction aux archives télévisuelles illustrant le fait-divers, appliquant également au récit des séquences jalonnées d’arrêts sur images. Cette stratégie réflexive relatant l’importance de la médiatisation abondante de l’événement est à double tranchant, car le film dispose d’assez peu de matière et semble tenté, plus ou moins vainement, de se complexifier en entremêlant les régimes picturaux et les trajectoires de personnages issus de plusieurs milieux sociaux différents. Se croisent donc un prolétaire désabusé, un otage passant du statut de prédateur à celui de proie, et tout autour un magnat de la finance campé par Al Pacino, un présentateur de radio, une journaliste, un policier… Le tout en montage parallèle, ce qui donne au film une limpidité presque théâtrale construisant la dramaturgie à partir de rien. Mais le résultat a plus l’allure d’une mixture théâtralo-arty que celle d’un récit classique basant son intensité dramatique sur une matérialité constituée quasi uniquement d’un flingue et d’un fil de fer.

Un bon indice de cette hybridité, de ce tiraillement que subit le film entre des idées simples et complexes, c’est d’ailleurs la musique. Dans sa playlist « La corde au cou » alterne morceaux connus et musique de niche tel que justement « The Revolution Will Not Be Televised » qui comme on l’a vu plus tôt inaugure le générique de fin, lequel est tapissé d’images télévisuelles issues du drame réel. Et si Gus Van Sant avait cherché, par ce choix, à prendre à revers les paroles de Gil Scott-Heron ? À montrer qu’au contraire, déjà dans les années 1980, la révolution ne peut plus être que télévisée ? Tony, après avoir déroulé aux médias la raison de son geste, souffle cette phrase « Maintenant, je ne suis plus seulement un simple criminel ». Car c’est la couverture médiatique et l’empathie des journalistes réduis à des spectateurs passifs qui donnent à Tony l’occasion de se faire voir comme un justicier, comme un mouton qui est parvenu à tenir le loup en joue. Et le film passe d’ailleurs moins de temps à dérouler son intrigue qu’à montrer comment Tony aiguise sa propre dramaturgie et comment il la déroule aux médias pour que ceux-ci la reprennent. En cela, « La Corde au cou » touche une malice savoureuse. La révolution ne sera jamais télévisée, mais le récit de son vainqueur sera télévisuel.