Pour, par Paolo-Henri Albertini,
J’en sors très désarçonné. Clairement l’un des films les plus fous que j’ai vus ces dernières années,« Digger » réalisé par Alejandro González Iñárritu est une œuvre aussi fascinante qu’inventive, avec une mise en scène totalement démesurée, une écriture aussi brillante que déroutante et une volonté permanente de repousser les limites de ce qu’elle raconte et de la manière dont elle le raconte. Et les décors sont tout simplement exceptionnels, contribuant énormément à cette atmosphère complètement folle et à l’univers visuel du film. Et quel Tom Cruise ! Magistral, complètement habité, dans un rôle qui compte clairement parmi les plus grands de sa carrière. Mais il n’est évidemment pas le seul à briller, Sandra Hüller, John Goodman, Jesse Plemons et Riz Ahmed sont tous fantastiques, chacun apportant quelque chose de profondément singulier à cette galerie de personnages aussi exubérants que caricaturaux.
Ce qui me fascine surtout, c’est la manière dont Iñárritu avec« Digger » utilise la satire. C’est presque une satire de la satire elle-même, une œuvre qui pousse tellement loin ses personnages, ses situations et ses excès qu’elle finit par créer une véritable mise en abyme de l’art et de ce qu’il peut permettre de représenter. Jusqu’où peut-on aller dans la caricature, dans la provocation et dans l’absurde pour faire passer une idée. Et c’est justement là que le film devient particulièrement intéressant. Derrière son apparente folie et ses délires permanents, il y a des messages beaucoup plus sérieux, parfois même profondément poétiques. Le film parle très clairement de notre époque, de ses dérives et de ses contradictions, notamment à travers la question climatique et les conséquences d’un système qui semble fonctionner jusqu’à l’absurde.« Digger » semble par ailleurs assumer une critique très nette de Donald Trump et de certaines dérives de la droite américaine. Mais ce qui m’a intéressé, c’est qu’il ne s’arrête pas là. Il semble également renvoyer dos à dos les contradictions et les hypocrisies des différents camps politiques, y compris celles d’une certaine gauche et de certains discours anticapitalistes. Et c’est peut-être là que le film trouve l’un de ses paradoxes les plus intéressants, malgré toutes leurs oppositions, ces camps finissent par se retrouver lorsqu’il s’agit de chercher quelqu’un à qui faire porter la responsabilité de leurs propres erreurs. Plutôt que de les assumer, chacun semble finalement avoir besoin d’un bouc émissaire sur lequel rejeter la faute.
C’est aussi ce qui rend sa satire aussi radicale,« Digger » ne semble jamais vouloir offrir au spectateur une position confortable depuis laquelle il pourrait simplement se dire que « les autres » sont les responsables. Tout le monde y passe, et parfois même les idées ou les combats qui paraissent les plus légitimes sont eux aussi questionnés, détournés ou poussés jusqu’à l’absurde. J’ai été particulièrement fasciné par cette capacité à passer du grotesque au poétique, du rire au malaise, de la caricature à quelque chose de presque tragique, sans jamais chercher à rendre son propos confortable pour le spectateur. Malheureusement, cette radicalité a aussi ses limites. Le film souffre de réelles longueurs et son récit, certes volontairement chaotique et confus, m’a parfois complètement perdu. Certains excès semblent davantage servir le propos que la narration elle-même. Mais c’est aussi ce qui rend l’expérience aussi singulière. On peut être fasciné, dérouté, amusé ou complètement largué… parfois tout ça en même temps. Une chose est sûre, c’est le genre de film qui ne laissera absolument personne indifférent.
Contre, par Boyan Buée
« Digger » d’Alejandro Gonzales Iñarritu est un film quasi mort-né, voué à l’échec. Tout juste assez raffiné pour rebuter le grand public, son ton sardonique et son style excessivement m’as-tu-vu auront tôt fait d’éloigner les cinéphiles qui avaient déjà snobé le précédent film du cinéaste, « Bardo » (2022), pour les mêmes raisons. Bref, la production s’est réellement plantée en donnant le feu vert à ce suicide commercial ultra-commercial érigeant l’ironie de sa propre existence en élément déclencheur d’un récit foutraque qui évidemment ne vous dérangera aucunement dans votre bienpensance. Car « Digger » est surtout un film qui se veut une « profonde » (sans doute le mot que le film utilise le plus) réflexion sur notre époque, s’affichant ouvertement comme une satire se réclamant notamment du cinéma de Roy Anderson. Mais là où ce dernier heurtait son cynisme tranchant à la morbidité de personnages achevés par leurs vies quotidiennes, faisant circuler une réflexion sur la dégénérescence cognitive dans laquelle l’humanité s’enfonce, Iñarritu, réalisateur et scénariste, mise sur l’exubérance. Ça tombe bien, que « Digger » se veuille profond, car il suit un magnat du pétrole allant au-devant d’une catastrophe planétaire causée par sa propre entreprise. L’histoire apparaît donc comme un gadget métaphorique caricaturant explicitement le duo Trump-Musk, le réchauffement climatique, l’oligarchie états-uniennes crachant sur le vivant, etc… Mais le scenario, écrits par une tripoté d’auteurs, bouleverse rapidement ses enjeux, proposant une destruction anarchique du quatrième mur. Soudainement, le film se révèle être une pièce de théâtre, et Tom Cruise ne campe plus Digger, mais Curtis, un acteur jouant Digger sur scène. À partir de là, le récit ne va cesser de se reconfigurer, allant jusqu’à faire sa propre autocritique sous la photographie las, usante et désespérément grise d’Emmanuel Lubezki.
Au départ putassier et racoleur, « Digger » devient poseur. Vous trouviez que Tom Cruise surjouait ? Eh bien vous vous trompiez parce qu’en fait il surjoue dans la pièce ! Le personnage va jusqu’à s’interrompre pour se plaindre des directives de sa metteuse en scène, qui lui répond des éléments de langage issus de la note d’intention de la pièce, et donc de paire du film lui-même ! Comme « Birdman » (2014), « Digger » patauge dans sa propre mise en abyme en faisant son autocritique, anticipant et neutralisant les potentiels commentaires négatifs qu’on ferait à son égard. Si Iñarritu n’a jamais caché dans ses films une certaine insolence vis-à-vis de la critique, et n’a jamais non plus été un cinéaste particulièrement subtil, et sa démarche devient ici détestable par son autosatisfaction revendiquée. Si « Digger » pouvait s’avérer amusant, c’est parce qu’il ne connaît pas la sincérité : celle-ci est absente, n’existe pas. Le film ne cesse de reproduire des procédés malhonnêtes, de tromper le public, d’assumer le fait qu’il est le fruit d’une industrie peu recommandable où chacun vient se pavaner à la recherche de son Oscar. On aurait adoré détester ce film là. Mais Iñarritu choisi le ton de la facilité : l’ironie, jusqu’à saturation, jusqu’à nous tartiner de blagues graveleuses sur une coloscopie… Le film ne cri aucune rage, mais beugle sa paresse dans un lot de séquences dispensables relatant en temps réel son propre affaiblissement. Car l’ironie déployée ici n’est qu’un symptôme parmi tant d’autres de cette narration passive agressive, qui aimerait attaquer son public mais qui, in fine, se mord la queue avec gloutonnerie. Toutefois, « Digger » bénéficie d’une fulgurance : Tom Cruise, qui tire le film de la boue avec une performance virtuose, pour ne pas dire salvatrice. Abreuvant le spectateur d’un délicieux cabotinage, l’acteur étale une clownerie monstrueuse, malicieuse. La façon dont Iñarritu le dirige, ses gestes inopinés et son regard vide, tout cela n’est pas sans faire penser aux heures les plus flatteuses de Terry Gilliam, et suffisent à faire de « Digger » un objet bien plus ample qu’un « Birdman », qui traitait d’un sujet similaire : la catharsis par la voie de la mise en abyme. L’intention est louable, mais le fait est que ce film qui aimerait nous creuser s’avère tout simplement creux, entre bavardage inutile, philosophie de comptoir et l’autosatisfaction à peine voilée de son équipe. Un pétard dans l’eau.
