1887. Dans sa nouvelle « Le Fantôme de Canterville », Oscar Wilde nous faisait suivre une famille américaine emménageant dans un manoir anglais hanté par le fantôme d’un meurtrier. Tandis qu’ils s’installent dans la demeure, le fantôme essaye diverses techniques afin de les effrayer et les pousser au départ, sans succès. Le père, diplomate, va même déclarer qu’il vient d’un pays « moderne », où « l’argent peut tout acheter », et qu’il pourrait vendre le fantôme. Et alors que nous lecteurs nous attendions à être apeurés, nous voilà hilares face à ce conte burlesque. La comédie prend le pas sur l’épouvante. Et c’est bien connu, mêler l’amusement à n’importe quoi fonctionne très bien. Et la terreur et l’amusement sont probablement la meilleure combinaison possible d’un divertissement populaire, car l’effet de ce procédé est particulièrement stimulant : il permet au spectateur conscientiser le genre que l’amusement désamorce, et quand c’est bien fait, c’est tout aussi revigorant que savourer la victoire de son équipe de foot. Des comédies horrifiques, le cinéma états-uniens en a fait pléthore, mais depuis quelques années, celles-ci semblent prendre un ton encore plus particulier en parodiant ouvertement des films anciens. On se souvient de la séquence dans « Ready Player One » (2018) où les héros s’aventurent dans l’univers de « Shining » (1980), ou des aventures méta de Ti West. Au printemps dernier, « Widow’s Bay », dernière création de Katie Dippold pour Apple TV, remaniait et tournait au comique un nombre colossal de références horrifiques en l’espace de dix épisodes tranchants.
Cette petite comédie gothique, prenant pour décor une ville états-uniennes laissée à l’abandon par le tourisme et suivant un maire obsédé par l’idée d’y faire venir « le continent », est littéralement une redite de « Parks and Recreation » (2009-2015) à laquelle Dippold aurait fait participer l’univers de Stephen King. Sans plus de prétention, la série reprend d’innombrables clichés, comme un condensateur, comme une confiserie dotée de plusieurs saveurs. Une foule de souvenirs issus du meilleur comme du pire de la série B refont surface dans un bric-à-brac d’exploitation, et chaque acteur joue une synthèse de personnages cultes, comme le héros qui n’est autre qu’une version encore plus autodestructrice du maire Vaughn dans « Jaws » (1975). Presque omniprésent à l’écran, le personnage campé par Matthew Rhys change souvent de registre dans une même séquence : il passe de la tendresse à la vulgarité, de la réjouissante à l’inquiétude, avec une rapidité déconcertante. Son drame ? Sa propre ville, laquelle répercute naturellement l’ensemble des enjeux sur sa personne. Et « Widow’s Bay » s’en donne à cœur joie : une malédiction en cache une autre, les monstruosités se succèdent en parvenant même parfois à créer d’authentiques sursauts horrifiques.
Car plutôt que de benoitement tourner à la parodie des codes horrifiques familiers, reprenant à la sauce comique une brochette de films cultes (on pense notamment à « Halloween » (1978), « Fog » (1980), ou même « The Serpent and the Rainbow » (1987)), « Widow’s Bay » les pervertie, suivant une démarche non loin de celle qu’avait eu Ti West en réalisant la trilogie des « X » (et qui réalise par ailleurs le meilleur épisode de cette première saison), tout en allant encore plus loin dans l’absurdité et le génie de la bêtise. Sous leurs traits de loosers, les personnages sont particulièrement ironiques, dotés d’un sens du burlesque mordant tout en restant positifs, et la série trouvera notamment la comédie à travers les manières loufoques qu’ils emploient pour s’entraider. La nostalgie affichée pour les films d’horreur des 80’s, elle, est évoquée comme une pourriture (notamment à travers un personnage de nymphe zombie qui hante les marins, ou un tueur sorti tout droit d’une version béta d’« Halloween ») et célébrée, revendiquée comme telle, pour servir un hommage satirique aux films d’exploitation — il arrive parfois de penser à des nanars comme « Il était une fois le Diable » (1986), notamment pour la générosité avec laquelle apparaissent les différentes monstruosités. Mais malgré cela, l’écriture de la série révèle une véritable sensibilité, avec un humour ouvertement désinvolte et des parenthèses horrifiques tenant en haleine. Seules les manipulations efficaces semblent intéresser Katie Dippold, dont l’excentricité mêlée à la rationalité de l’écriture met tout à bonne distance, même les plus gros raccourcis que prend l’histoire, laquelle s’épanouit sous les hospices délicieux de cette blague suprême. Car à l’instar du fantôme de Canterville, nos vieux montres hollywoodiens sont désormais bien meilleurs lorsqu’ils nous prêtent au rire, la seule chose qui, plus que l’argent, peut tout acheter.