[critique] « The Christophers » (2026)

Une comédie sur le petit milieu des beaux-arts londoniens n’était pas le terrain sur lequel on attendait l’atlantien Steven Soderbergh. Pourtant, dès l’ouverture de « The Christophers », son sens singulier du cadrage revendique d’emblée un œil joueur prêt à en découdre. Le film est inauguré par un gros plan en plongée sur une main esquissant un bâtiment, puis la caméra amorce un mouvement ascendant jusqu’au plan d’ensemble, avant de redescendre pour capturer la dessinatrice en contre plongée, face au bâtiment qu’elle dessine. Par la suite, il sera toujours question de reproduction, d’imitation et de prise de recul, le film mettant en scène la rencontre entre un peintre mondialement célèbre et une jeune faussaire opérant dans l’ombre. Le résultat est autant un buddy-movie qu’une confrontation, évitant scrupuleusement l’écueil d’un sirupeux face à face entre un maître et une potentielle élève. Au contraire, affichant un improbable duo d’acteurs — dont Ian McKellen portant le masque du vieux peintre misanthrope et malicieux, et Michaela Coel, dont le regard analytique et les gestes minutieux trahissent la rigoureuse malignité —, le scénario d’Ed Solomon entretien un conflit autant générationnel qu’artistique entre ces deux pôles. 

Mais là où on reconnaît le mieux la palette de Soderbergh, c’est dans l’idée que le scénario de « The Christophers » dépeint avant tout un conflit de classe : l’artiste en fin de vie bien installé, à la descendance opportuniste, propriétaire vivant seule dans deux maisons juxtaposées. Et la jeune artiste marginalisée, célibataire, vivant dans une collocation qu’elle paye grâce à un job alimentaire. Avant leur rencontre, Soderbergh, à la réalisation et au montage, opère d’ailleurs un geste bizarre et étonnamment fertile comme lui seul en a le secret : tandis que la jeune faussaire approche de la maison de l’artiste, la caméra la cadre en travelling tout en faisant varier deux axes symétriques, comme si elle rompait avec le bon sens. À cette arrivée à double tranchant répond la maison de l’artiste, équipée de deux façades et de deux portes d’entrée différentes. La maison, comme tout ce que contient ce film, est elle-même un double. De même chacun mène un double jeu, « The Christophers » pouvant se traduire simplement par un récit de braquage : initialement venue voler et fausser des œuvres de l’artiste, les fameux Christophers, la faussaire va se retrouver à fouiller dans le passé de sa cible, et vice versa. À ce titre, le film développe une formidable acuité pour le verbe et un tendre intérêt pour ses deux électrons libres formant un duo irrévérencieux, critique et irrésistible, accusant un humour incisif comprenant des vannes sur l’affaire Weinstein, l’opportunisme anglais, la critique d’art, les écoles d’art… Le tout prononcé avec une simplicité et une complicité évidente.

Si « The Christophers » affiche des formes simples, il relate une mathématique fascinante à plus d’un égard. Plus qu’un récit, c’est une foule de rouages qui s’assemblent sous nos yeux. Strictement rien n’est laissé au hasard, à tel point que Soderbergh n’a même pas besoin d’un plan d’ensemble pour localiser l’action : il suffit au spectateur de percevoir ne serait-ce qu’un détail du décor pour savoir dans quelle pièce il se trouve. Cette exécution, d’une précision inoxydable, n’a pourtant rien de rigide : tout du long notre regard circule librement dans cet entrepôt de souvenirs et de remords, jusqu’à l’épilogue certes convenu, mais ô combien réjouissant, assemblant patiemment les pièces de ce faux puzzle miraculeusement achevé en un clin d’œil.

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