Voilà longtemps qu’une production horrifique n’avait pas su faire preuve d’un tel sadisme. « Obsession » est un film d’horreur dont les flux sont onctueusement mélangés à ceux d’un teenage-movie, et dont l’histoire est tout juste digne d’un thriller érotique des années 1990. On y suit Bear qui, à travers un bâton magique chopé dans une épicerie, fait le vœu que son crush, Nikki, l’aime « plus que tout au monde ». Et son souhait va s’exaucer dans des proportions qu’il n’imaginait si sanguinolentes. On pense à « Liaison Fatale » (1987) qui a l’époque traitait déjà avec débauche d’une passion borderline mêlée d’emprise, et aussi à cette flopée de thrillers galvanisés par le thème de l’obsession amoureuse ayant envahis nos écrans dans les 80’s/90’s. Sauf qu’ici, la notion d’emprise est plus nuancée. Au début, on pense que c’est le héros qui sera victime des agissements de sa petite amie possédée. Et finalement, le film fait, ou plutôt essaye de faire l’inverse : c’est Nikki qui se retrouve enfermée dans un esprit ensorcelé qui n’est pas le sien, c’est pour elle que le spectateur souffre, et c’est là que Curry Barker, réalisateur et scénariste, effleure un sadisme rocambolesque. Son héros, déjà, est un jeune homme profondément stupide, du genre à confondre ses désirs avec ses sentiments, qui ne dit pas ce qu’il pense quand Nikki lui tend la perche, et se laisse faire face au comportement rebutant de la marionnette qu’il fait d’elle. Et tout ce que le spectateur peut constater, c’est ça : la passive vacuité de Bear et la souffrance de Nikki, et les deux ne cessent de se répondre dans cette romance forcée et destructrice.
Avec un synopsis pareil, on se serait volontiers attendu à un patchwork subtilement racoleur façon Brian de Palma. Mais c’est une autre référence plus inattendue qu’évoque « Obsession » : « L’Exorciste » (1973). À l’instar de Linda Blair possédée par Pazuzu, Nikki a, parfois, des manifestations de lucidité. On sent qu’au plus profond de son être, elle ne fait rien d’autre que crier à l’aide, et que tout son corps est contraint. Curry Barker reprend d’ailleurs plan pour plan un moment iconique du classique de William Friedkin, celui où la jeune fille urine debout sur le tapis, tout en conservant une attitude statique et un regard glacial. D’ailleurs, « Obsession » n’est jamais aussi bon que lors des séquences où Nikki se révèle statique, silhouettée dans le noir, provoquant des trouvailles graphiques particulièrement entrainantes, comme lorsqu’elle approche son visage de celui de Bear, et que ses traits semblent se déformer jusqu’à la faire ressembler à un visage presque liquéfié, comme ceux sur les tableaux de Goya ou les couvertures des albums d’Aphex Twin. La pique est facile, mais drôlement efficace, et Curry Barker multiplie ces instants bizarres où l’intimité des deux protagonistes tourne à la rêverie sibylline. On regrette tout de même que ce soit dans ces rares instants expressionnistes que le film trouve vraiment son apogée, tandis que le reste du temps il se contente de noyer le poisson dans un esprit faussement farceur, s’offrant également de nombreuses facilités quelque peu retorses. Par exemple, dans un moment de lucidité, Nikki demande à Bear de la tuer, de cesser ce supplice, et celui-ci rétorque « C’est vraiment si terrible d’être avec moi ? ». Cette réplique, en plus de révéler explicitement et inutilement le cœur du film, achève de détruire le peu d’attachement qu’on avait déjà pour ce personnage immature qui ne tient sur aucune trajectoire cohérente. Il est tantôt empathique face à Nikki, tantôt rebuté par sa situation et pour finir totalement replié sur lui-même jusqu’à ne plus faire preuve d’aucune compassion. Et c’est évidemment qu’à l’extrême fin qu’il commence à envisager de se sortir de cette impasse alors qu’il est repeint au sang de sa copine depuis le début du troisième acte. Le film se déroule entièrement depuis son point de vue cloisonné, et on sent qu’il aimerait bifurquer sans jamais vraiment oser. Il montre seulement Bear, et cette absence de contre-champs qu’il a face à lui. Deux scènes sont d’ailleurs éloquentes : un plan sur le seul baiser qu’ils s’échangent, et où s’incruste un geste de léger reculons. Et aussi la seule scène de sexe, où le spectateur voit Nikki regarder dans le vide tandis que Bear ne lui jette même pas un coup d’œil. On est clairement dans un rapport où le type projette ses désirs sur un corps passif, et qui en ce moment même, fait semblant de ne pas se faire violer. « Obsession » est malignement, et passionnément sadique.

Dans son ultime plan, le film fait sauter aux yeux l’horreur qu’il instiguait depuis le début. La farce devient un carrefour meurtrier où s’accumulent les cadavres défigurés. « Obsession » fait d’ailleurs remarquer à quel point les films d’épouvante états-uniens récents s’appliquent à faire en sorte que leurs personnages finissent tôt ou tard par s’autoflageller le visage, chose qu’on pouvait déjà observer dans les deux « Smile » (2022-2024) ou dans la seule scène réussie de « Weapons » (2025). Pourquoi un tel attrait pour l’anéantissement de cette partie du corps ? Dans « Obsession », c’est systématiquement le visage qui est attaqué comme objet de séduction, de paraitre, comme un instrument d’emprise que l’on brise comme un miroir. Ce motif de l’auto défiguration, que Nikki s’inflige ici au cours d’une soirée, n’est pas sans évoquer une jeunesse américaine succombant à l’artificialité des rapports humains, et qui se démolit, se dévore à force d’être obsédée par-elle-même. Sous les allures modestes et les protagonistes impersonnels, « Obsession » n’a tout même pas oublié sa truelle dans son coffre. Et il frappe fort.