On peut déjà aimer « L’Espèce Explosive » pour son titre, drôle d’oxymore prétextant l’histoire d’une guerre entre chasseurs et agriculteurs dans le Nord-Est de la France, et au milieu de laquelle s’insère un flic esseulé campé par Alexis Manenti. D’apparence modeste avec sa durée d’une heure trente, le premier long métrage de Sarah Arnold affiche cependant un attrait malin pour les profondeurs, s’aventurant avec brio sur les terres laissées en friche par les Frères Coen.
C’est qu’il s’agit là d’un film d’enquête où l’enquête passe systématiquement à la trappe. Par exemple, dans une scène d’interrogatoire, le héros va même jusqu’à swiper des profils sur une appli de rencontre plutôt que se concentrer sur la conversation. De même, lorsqu’il est en passe de résoudre l’énigme, l’absorption à son insu d’une drogue mystérieuse empêche le déroulé normal de son achèvement, qui ressemble de plus en plus au rocher de Sisyphe. Le film nous fait par ailleurs attendre un climax (la venue sur place d’un ministre) s’achevant sur un non lieu, et s’aventure même brièvement sur les routes du fantastique en inventant une espèce fictive de sanglier gigantesque. Il y a aussi le meilleur rôle que Bertrand Belin ai trouvé au cinéma, en flic intraitable surfant à lui tout seul sur l’ensemble des clichés de la comédie policière.
Tout ce petit monde se retrouve donc dans ce dédale rural se faisant aussi bien la chronique des tourments d’un flic solitaire qu’un jovial buddy-movie. La banalité des lieux se mêlent à la bizarrerie des intrigues et de ces personnages désaxés surfant sur la vague du malaise et de la misogynie lorsque débarque une psychologue interprétée par Ella Rumpf, dont la sobriété apparente lui permet de tirer son épingle du jeu. C’est dans les névroses de ses protagonistes que « L’Espèce Explosive » tire son terreau le plus fertile, jusqu’à atteindre son point culminant en dévoilant l’une des plus belle branlette en champs contre champs de l’histoire du Festival de Cannes.
Accordé à un scénario rondement mené écrit par dix mains appliquées, le film avance sans peine dans cette forêt de dialogues incisifs au sein de laquelle le polar absurde croise une comédie romantique entre deux protagonistes dévoilant leurs inaptitudes à vivre dans ce monde. D’une drôlerie sautillant entre la beauferie pure et simple et la fable façon Alain Guiraudie, « L’Espèce Explosive » abonde de fous rires soudains, de malices, d’acteurs espiègles avec leurs personnages, et, enfin, évidemment, de sangliers. À apprécier avec le groin.
Présenté à la Quinzaine des Réalisateurs dans le cadre du 79ème Festival de Cannes.