[critique] « Marty Supreme » (2026)

Par Paolo Henri-Albertini.

Avec Marty Supreme, on retrouve immédiatement cette urgence fiévreuse qui irriguait déjà Uncut Gems. Le film avance comme une fuite en avant permanente : caméra portée nerveuse, cadres serrés au plus près des visages, puis soudain des plans plus larges, presque solennels, qui viennent suspendre le chaos. Rien ne semble jamais totalement stable et c’est précisément là que le film trouve sa vibration.


L’intrigue se déroule dans l’Amérique des années 50, mais l’image refuse toute reconstitution académique. Le grain, épais et vibrant, évoque davantage le Nouvel Hollywood des années 70 que l’élégance lisse du classicisme d’après-guerre. À cette friction visuelle s’ajoute une bande originale étonnante : une compositionexpérimentale, parfois abrasive de Daniel Lopatin, mêlée à des tubes pop des années 80. Ce mélange crée un choc temporel stimulant. Le film ne cherche pas la fidélité historique, il cherche la sensation, la collision des époques, comme si l’obsession de son héros traversait les décennies. Au centre de ce tumulte : Marty. Un personnage saturé d’ego, prêt à tous les compromis pour devenir champion de ping-pong. Il accumule les mauvais choix, brûle les étapes, manipule son entourage. Il incarne un rêve américain poussé jusqu’à l’absurde, où la réussite justifie tout. Et pourtant, malgré son arrogance et ses dérives, une forme d’attachement naît. Peut-être parce que son ambition est brute, presque candide. Peut-être parce que son excès devient sa seule vérité.


Timothée Chalamet livre une performance habitée. Il ne cherche jamais à adoucir son personnage : il en fait un bloc d’énergie instable, constamment sur le fil. Son jeu épouse la mise en scène rapide, tendu, imprévisible.


Cette intensité permanente peut toutefois devenir éprouvante. Le film avance à cent à l’heure, frappe fort, ne relâche presque jamais la pression. Une légère sensation de longueur s’installe au milieu, comme si la frénésie finissait par se diluer dans sa propre répétition. Mais la dernière ligne droite retrouve une puissance sèche, stylisée, presque triomphale. On y reconnaît la signature Safdie : un cinéma de la tension, du compte à rebours, du vertige moral.


Marty Suprême n’est pas un simple récit d’ascension sportive. C’est le portrait d’une obsession qui consume tout sur son passage. Une exploration brutale et stylisée d’un rêve américain qui, derrière l’éclat de la réussite, révèle surtout la solitude et l’épuisement de celui qui le poursuit.

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