[rétrospective] « In the Soup » (1992)

Je soupçonne. Tu soupçonnes. Elle soupçonne.

Comédie nietzschéenne ; en voilà un oxymore bien périlleux ! Et pourtant, « In the Soup » d’Alexandre Rockwell parvient de manière honorable à donner le sentiment que ces deux termes cohabitent. C’est l’histoire d’un scénariste marginal et dans la dèche, obsédé par son script, Nietzsche, Dostoïevski, Tarkovski, ses rêves et ses fantasmes — dans la soupe, en somme. Ça, Alexandre Rockwell nous le fait comprendre par une exposition habilement construite autour d’une voix-off présentant fissa un personnage habillé par la formidable galerie d’expressions émanant du visage pouilleux de Steve Buscemi. Ce personnage, c’est Adolpho. Il rêve de faire du cinéma, mais il n’est qu’une silhouette lambda dans le prolétariat new-yorkais. Et alors qu’il continue d’engloutir sa soupe en conserve, le hasard fait qu’il tombe sur un grain de sel. Ce grain de sel, c’est Joe, un mafieux rachetant pour une bouchée de pain le script d’Adolpho, et se prenant d’affection pour le jeune homme. Délicieusement campé par Seymour Cassel, l’entrée en scène de cet excentrique propulse « In the Soup » dans un buddy-movie minimaliste où les situations s’ajoutent comme des épices et où lézardent les échanges subtils. Rempli d’aberrations dramaturgiques, le film n’en produit pas moins un effet attachant en faisant s’apprivoiser ces personnages que tout oppose : l’un est un scénariste sans avenir ne sachant comment se dépêtrer de son passé, l’autre un bulldozer avec marqué sur son front vivre au présent.

Figure de la No Wave, mouvement symptomatique du modernisme new-yorkais axé sur des films à l’esthétique dépouillée et aux tournages fauchés et spontanés (ses têtes de proue sont notamment Jim Jarmush, Vivienne Dick ou Abel Ferrara), Alexander Rockwell terni le rêve américain à petits coups de noir et blanc écaillé et d’années quatre-vingt-dix précarisées. Son Adolpho est un personnage dont on se moque volontiers : parce qu’il est scénariste, et qu’il rêve de réaliser de grands films alors qu’il n’a pas de quoi payer son taudis, argument nous permettant de constater la puissance de son déni sur la réalité. Aussi, il est campé par Steve Buscemi, acteur déjà connu à l’époque pour ses rôles de looser, qui un an plus tôt avait jouer dans un film à l’intrigue similaire : « Barton Fink », et qui est déjà apparu chez d’autres cinéastes de la No Wave. Avec ces arguments, on aurait pu s’attendre à une énième outrance sur le monde du cinéma, mais c’est finalement dans la rue qu’« In the Soup » nous jette. Au travers de ce scénario inspiré d’une histoire qu’il a réellement vécu, Rockwell, non sans mettre en exergue un humour malin, nous trimballe dans un environnement où convergent corruption, mépris de classe, misère économique, le tout en nous faisant suivre un jeune homme pétri de rêves et de fantasmes. Dans ce contexte, son impromptu mafieux, ce Joe qui ne dit pas son nom, fait office d’improbable figure débrouillarde à la fois rassurante et chaotique. Il n’y a pratiquement pas une scène sans que ce personnage joue un nouveau tour ou nous prouve un savoir insoupçonné. Jamais le film ne développera sa back-story, pour mieux le laisser apparaître et disparaître comme une ombre noctambule, ou comme l’ange du scénario qu’écrit Adolpho. Et « In the Soup ». redouble d’intérêt lorsqu’il expose pleinement cette rencontre entre deux générations d’acteurs, avec des numéros de danse, des dialogues simples, une circulation fluctuante des regards, et une subtile dissimulation de toute forme de préparation. « In the Soup » dégage une simplicité, une drôlerie et une modestie proportionnelle à son titre, sans se baliser : aucun plan ne laisse prévoir le suivant, et on est sans arrêt emporté à gauche, à droite, en avant et en arrière. Cha cha cha !

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