[critique] « Vie Privée » (2025)

Si Rebecca Zlotowski compte parmi les cinéastes français les plus intéressants, c’est grâce à son extraordinaire aptitude pour réaliser uniquement des films moyens. À chaque fois, on en ressort avec la même exaspération tintée d’un léger titillement : comment est-ce possible de réaliser un film aussi moyen avec un sujet pareil ? Que ce soit les journées moites d’une escorte-girl dans « Une fille facile » (2019) ou l’affection déplacée d’une femme pour la fille de son petit-ami dans « Les enfants des autres » (2022), et ici, avec « Vie Privée », la soudaine obsession d’une psychiatre américaine, Lilian, pour la mort d’une patiente où elle soupçonne un meurtre maquillé en suicide. De tels pitchs dans d’autres mains pourraient facilement offrir des films bons ou médiocres, mais Zlotowski est probablement la seule cinéaste à pouvoir toucher systématiquement le milieu exsangue de la soupe tiède.

Dans le cas de « Vie Privée », on pense au génial « Meurtre Mystérieux à Manhattan » (1993) de Woody Allen, où Diane Keaton se prend d’une soudaine obsession pour son voisin à la suite de la mort étrange de la femme de celui-ci. Et finalement, on n’y pense pas qu’aux premiers abords. Comme Woody Allen, Rebecca Zlotowski va utiliser son intrigue de crime presque parfait et son personnage d’enquêtrice amatrice comme prétexte afin d’orienter son récit vers une drolatique thérapie de couple, où intervient l’ex-mari de Lilian. Mais là où Woody Allen parvient à rendre ça vraiment drôle grâce à son sens si singulier de l’autodérision et en caricaturant à outrance l’entre-soi des petits bourgeois new-yorkais, Zlotowski déborde de petites intentions intellectuelles, ne lésine pas sur les répliques explicatives, et multiplie les intrigues (familiales, amoureuses, professionnelles…) pour donner à l’héroïne une profondeur facile. La réalisatrice semble prisonnière de sa condition d’éternelle bonne élève, de son conformisme scolarisant et de ses inspirations cinéphiles. Son film est bien rythmé, bien interprété, bien réalisé. L’équipe a bien travaillé, mais à part ça, on ne constate pas grand chose. Il pourrait être agréable de se perdre dans « Vie Privée » comme Jodie Foster, l’actrice étant désorientée dans le fossé culturel entre les États-Unis et la France, entre la psychanalyse et l’hypnose, entre son amour et ses angoisses maternelles… Le problème c’est que Zlotowski décrit le vacillement intime de son personnage, et elle ne propose rien d’autre qu’une simple description de désirs refoulés, de souvenirs confus, d’angoisses… Il y a un paradoxe dans « Vie Privée » : on nous emmène dans des dédales psychologiques avec l’objectif assumé de nous y perdre, mais on nous abonde de repères et de rebonds dramatiques ringards, voire même de clichés, créant in-fine un schéma balisé entre le thriller psychologique et la screwball comedy, entre cinéma d’auteur et cinéma grand public.

« Vie Privée » est un film d’entre d’eux, et ainsi c’est pour le moins compréhensible qu’il peine à poser son cul ailleurs qu’entre deux chaises. La scène de l’hypnose, avec la descente de l’escalier jusqu’à la fosse de concert, est d’une banalité maniérée consternante, appuyant tristement sur un onirisme tirant vainement vers une esthétique ressassé, pour ne pas dire publicitaire, et ce afin de pousser un argument psychologique téléphoné. En fait, Zlotowski nous abreuve de ce genre de sorties de route, mais elle le fait d’une façon si scolaire qu’elle suscite au mieux de la politesse dans notre respectable ennui. Évidemment qu’à la fin, la vérité que cherche Jodie Foster, c’est la sienne, celle de son existence personnelle et professionnelle ; évidemment que c’est plus une quête intime qu’une enquête. Et pourtant, le film mime la surprise, l’étonnement et l’égarement, alors qu’il ne fait pas grand-chose d’autre que reprendre à sa tiède sauce des codes largement éculés que même Woody Allen, en son temps, n’hésitait pas à parodier. Comme toujours, le seul argument jouant en faveur de Zlotowski est son casting improbable, où l’alchimie entre Jodie Foster et Daniel Auteuil jouant la comédie de remariage ferait presque rentrer « Vie Privée », par moment, dans le cadre de la justesse. Leurs hésitations, leurs apprivoisements réciproques et leurs gaucheries (morale chez Jodie Foster, manuelle chez Daniel Auteuil) finissent pas créer une émotion. Et « Vie Privée » est tout juste assez moyen pour qu’on se contente de cette étincelle évanescente.

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