Par Paolo Henri-Albertini.
Dire que Frankenstein serait « une adaptation de plus » revient à méconnaître ce qui motive Guillermo del Toro depuis ses débuts : son obsession pour les êtres qui vivent dans les interstices, ces créatures bancales, rejetées, souvent plus humaines que les humains qui les entourent. Ici, le cinéaste ne se contente pas d’honorer Mary Shelley : il s’approprie le mythe pour en faire un autoportrait voilé, où chaque choix visuel et narratif semble interroger sa propre fascination pour les monstres, les orphelins et les âmes en quête d’un regard qui les reconnaisse.
Plutôt qu’un récit gothique figé dans son héritage littéraire, Del Toro propose une lecture presque charnelle du roman. L’univers qu’il compose n’a rien d’un décor de cinéma : on a l’impression de pouvoir en sentir l’humidité, de toucher les murs, de suivre du doigt les aspérités des objets qu’il filme comme s’ils avaient une mémoire. Les ombres n’y sont pas seulement un motif esthétique, mais une extension des personnages, un espace où se déposent leurs peurs et leurs regrets. Dans cette vision, la créature devient moins un monstre qu’un palimpseste : un corps où s’impriment les souffrances du monde.
Le jeu des acteurs s’inscrit pleinement dans cette approche sensible. Oscar Isaac incarne un Victor Frankenstein où la frénésie scientifique n’efface jamais la fragilité humaine : son regard, constamment en tension, oscille entre fascination pour sa création et effroi devant ce qu’elle révèle de lui-même. Quant à Jacob Elordi, il habite la créature avec une intensité presque désarmante. Sa présence — imposante mais jamais écrasante — laisse percevoir à chaque instant une lutte intérieure, comme si son corps recelait des émotions trop vastes pour être contenues. À leurs côtés, Mia Goth apporte une nuance étrange, presque spectrale, qui infuse au film une douceur inquiète parfaitement accordée à l’univers de Del Toro.
Visuellement, Frankenstein atteint un degré d’aboutissement rare dans la filmographie du réalisateur. La manière dont il agence la lumière, les matières et même les vides donne au récit une force émotionnelle qui dépasse souvent le simple cadre narratif. Certaines scènes semblent suspendues, comme si le film s’accordait le droit de s’arrêter pour laisser respirer une idée, un geste, un visage. C’est dans ces moments-là que l’on mesure la maîtrise esthétique du cinéaste : jamais décorative, toujours chargée de sens.
Cela n’empêche pas l’œuvre de présenter quelques limites. Par instant, Del Toro appuie trop lourdement son discours sur la nature du véritable « monstre » — un thème déjà présent dans plusieurs de ses films, et qui gagne parfois à être laissé à l’interprétation plutôt qu’explicité. De même, certains plans numériques légèrement visibles rompent l’élan sensoriel du film, rappelant brusquement au spectateur la dimension artificielle de ce monde pourtant si minutieusement conçu.
Malgré ces réserves, Frankenstein s’impose comme une relecture puissamment personnelle d’un monument littéraire. Del Toro n’y cherche pas la fidélité mais la vérité émotionnelle : celle qui relie les êtres brisés, les créatures incomprises et les corps qui réclament simplement d’être vus. Le résultat tient autant de la fable gothique que du geste intime — un film qui, sans réinventer le mythe au sens strict, en révèle des zones que l’on n’avait peut-être jamais vraiment regardées.

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