[critique] « Un poeta » (2025)

« Un poeta » de Simòn Mesa Soto, est de ces films que l’on pourrait appeler « apoétiques ». Malgré son titre, il montre davantage l’absence de poésie qu’il nous parle de poésie, nous entrainant dans la vie ubuesque d’Òscar, poète raté ayant sacrifié sa plume au profit de la poursuite d’un idéal artistique chimérique. Alcoolique notoire, le film ne se prive pas de le placer à maintes reprises dans des situations emberlificoteuses et profondément stupides dans lesquelles ce bougre sans charme se prend les pieds dans le tapis. Pourtant, il ne va pas sans dire qu’il est animé des meilleures intentions : aussitôt qu’il repère Yurlady, une lycéenne particulièrement douée, Òscar va mobiliser tout son réseau pour la faire connaitre, entrainant l’adolescente qui n’en demandait pas tant dans un enchainement de concours et de programmes vulgaires où celle-ci se laisse applaudir non sans hypocrisie par une foule envieuse de son talent. Et « Un poeta » n’est jamais autant savoureux que lorsqu’il décrit cet entre-soi culturel où se confondent les paumés issus de tous milieux sociaux. Exhumant la misère tant sociale que matérielle des rues de Bogota, Simòn Mesa Soto y génère moult situations absurdes avec une énergie le confondant presque avec un pendant colombien de Radu Jude (certes, en plus lisse). Comme chez ce dernier, la tristesse et la nervosité du monde se voient pousser sur des curseurs si rocambolesques qu’ils en deviennent des arguments comiques. D’ailleurs, Mesa Soto — également scénariste — mise sur le comique de situation, rendant la drôlerie de ses personnages encore plus franche, et la cruauté de ce qu’il leur fait subir d’autant plus sèche.

Ainsi, les deuxièmes et troisièmes actes du film ne sont quasiment rien d’autre qu’une exultation des rapports de force ou Òscar figure comme un paria bien trop imprévisible et étrangement instruit pour son environnement. Composé par un Ubeimar Rios — acteur non professionnel — apitoyé affichant un jeu aussi trivial qu’un poivrot refoulé par l’asphalte, le personnage s’approprie la silhouette d’une carcasse remplie d’alcool, d’un pantin au regard de chien battu, et c’est paradoxalement de cet aspect repoussant que vient la néfaste tendresse que l’on veut éprouver à son égard. Il faut dire que l’image que Mesa Soto donne des rapports humains n’est pas fameuse : tout ou presque dans « Un poeta » finit par s’acheter avec de l’argent, y compris la dignité, le silence, où même l’inspiration d’une jeune poétesse soudoyée par le cadre politique de son art. En majorité, les personnages finissent par devenir des prédateurs pour les autres, l’intrigue s’amusant constamment à repousser les limites de leurs masques. Cependant, le récit va sans cesse parvenir à se dédramatiser, préférant l’acerbe au constat, et ce sans pour autant s’avérer radin en émotion. Il y a des scènes où l’on rit beaucoup, du comique de situation mais aussi de répétition, et de la dérision que Mesa Soto inflige aux rapports hiérarchiques (la scène de l’urinoir, faisant fi de toute pudeur, est sans doute la plus explicite) et à son traitement de la misère. Paradoxalement, le film parvient à profondément nous émouvoir avec comme seules armes un travelling sur le cahin-caha de Bogota auquel est superposé en voix-off un poème de Yurlady. Modeste, « Un poeta » a même la décence de détester Charles Bukowski, pour mieux sublimer son propre vieux con à la folie extraordinaire.

Sortie en France le 29 Octobre 2025.

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