[entretien] Sheridan O’Donnel, J.K. Simmons

À l’occasion de la sortie de « Little Brother » ce 22 Octobre 2025, Sans Direction Fixe a pu s’entretenir avec son réalisateur, Sheridan O’Donnel, et l’un de ses trois acteurs principaux, J.K. Simmons. Récit d’un road-trip mené par deux frères que tout oppose, partant d’Albuquerque pour aller jusqu’à Seattle, le film traite notamment de la bipolarité et des relations masculines au sein d’une même famille.

SANS DIRECTION FIXE (à Sheridan O’Donnel) : « Little Brother” est votre premier long-métrage en tant que réalisateur et scénariste. C’est un film qui, par son récit, semble très personnel. Comment vous est venue cette histoire ?

SHERIDAN O’DONNEL : J’ai trente-six ans aujourd’hui, et cette histoire m’est venue quand j’en avais vingt-quatre. À cette époque, un très bon ami à moi s’est suicidé. Il était bipolaire, et je n’ai su que plus tard qu’il avait de graves problèmes de santé mentale. Il avait un journal intime, et lorsque je suis tombé dessus a posteriori, j’ai été très surpris par la sobriété de ses mots, et par cette obsession qu’il semblait avoir pour ce geste. Au cinéma, quand je vois des films qui traitent du suicide, l’acte vient toujours en réaction à quelque chose : après la fin d’une romance, après la perte d’un travail… Il doit toujours y avoir un déclencheur. Je n’avais jamais vu un film montrant une expérience comme celle qu’a vécu mon ami. Deux ans après lui, mon beau-frère a également fait une tentative, et lui aussi, par la suite, a été diagnostiqué bipolaire. À cette époque je cherchais des sujets pour commencer à écrire des longs-métrage, et je voulais naturellement travailler sur des sujets qui me passionnent. Aussi, j’ai deux petits frères, et je me suis dit que je pourrais explorer le thème de la santé mentale à travers le prisme d’une fratrie. Il y a ce film de Louis Malles, « My Dinner With Andre », où l’on voit seulement deux hommes parler entre eux dans une pièce. Je voulais faire un film comme ça, qui se déroulerait comme une conversation.

S.D.F : Comment, à partir de là, en êtes-vous venu à l’écriture d’un road-trip ? Pourquoi pas une simple conversation entre quatre murs, justement comme dans « My Dinner With Andre », ou même « Vanya, 42ème rue » ?

S.O’D : Eh bien, la réponse se trouve dans mon vécu… ! Un jour mon frère devait aller du Nouveau-Mexique à Seattle, et c’est moi qui l’ai conduit. Pendant ce temps, on s’est presque tout dit… On a parlé de tout, de notre père, de notre famille… Et je me suis dit qu’inclure dans mon histoire un élément géographique, une trajectoire, rendrait mon récit beaucoup plus intéressant. Surtout que le trajet entre le Nouveau-Mexique et Seattle permet d’inclure visuellement la plupart des paysages américains, du désert aux montagnes.

S.D.F (à J.K Simmons) : Votre rôle n’a pas été sans m’évoquer un moment important de votre carrière : celui où vous avez obtenu l’Oscar du Meilleur Acteur dans un Second Rôle pour « Whiplash », en 2015. À ce moment-là, vous aviez déclamé à votre auditoire : « passez un coup de téléphone à vos parents et à vos grands-parents ». Dans « Little Brother », vous jouez un père que l’on voit presque tout le temps au téléphone avec ses fils. Qu’est-ce que ce rôle vous a inspiré ?

J.K SIMMONS : Eh bien, je suis très heureux que vous vous souveniez de ça ! À vrai dire, à ce moment-là, je ne savais pas ce que j’allais dire, mais c’était important pour moi de parler de la famille. Ce que je pense, c’est que tous les parents sont coupables. Parfois, ils le sont par leur absence, parfois par leur sur-présence, parfois par des abus… Bref, quoiqu’ils fassent, ils sont coupables de toute façon. J’ai deux enfants… Non pardon, ma femme et moi avons deux enfants ! Tout le monde me disait que « être parents ça change la vie », mais je crois que c’est un peu plus que ça : être parents, ça devient votre vie. Aussi, dans mon entourage, certaines personnes ont perdu leurs enfants par le suicide. C’est quelque chose que l’on ne peut pas comprendre en tant que parents, tant c’est d’une profonde dureté. C’est un sujet auquel a osé se frotter Sheridan, avec une vision très réaliste et tintée d’humour noir. Lorsque j’ai lu le script, j’ai immédiatement voulu rejoindre cette aventure. 

S.D.F : En tant qu’acteur expérimenté, comment avez-vous soutenu Sheridan O’Connel dans cette expérience, consistant à réaliser un premier film sur des thèmes aussi personnels ?

J.K.S : J’ai fait plusieurs premiers films dans ma carrière, avec des jeunes auteurs merveilleux. Je fais souvent la comparaison avec les groupes de rock : le premier album est souvent le meilleur. Avec les réalisateurs, j’ai la conviction que c’est pareil : un créateur rassemble toute sa maturité au sein d’une seule œuvre. Au moment où j’ai vu le scénario de « Little Brother », Sheridan travaillait dessus depuis six ans, et ça m’a beaucoup plu. Aussi, en tant qu’acteur ayant une carrière assez longue, je trouve ça important d’être toujours disponible pour des jeunes auteurs, avec des jeunes metteurs en scène, car ils nous mettent dans un contexte où on peut vraiment collaborer à la création. Je pense qu’aucun acteur ne devrait se considérer comme étant trop prestigieux, et qu’il faut rester disponible, rester dirigeable par des gens de tous âges et de tous horizons. C’est peut-être aussi le parent qu’il y a en moi qui parle !

S.D.F (à Sheridan O’Donnel) : Avant le tournage, vous avez été diagnostiqué d’une maladie de la vue. Quelle est cette maladie, et comment sa présence a-t-elle influencé le tournage ?

S.O’D : J’ai écrit ce film au Nouveau-Mexique, dont je suis originaire. En 2020, à mes trente ans, je me sentais prêt à aller à Los Angeles. Arrivé là-bas, j’ai pris rendez-vous avec un ophtalmologiste, où j’ai été diagnostiqué d’une rétinite pigmentaire. C’est une maladie génétique dégénérative qui entraine une perte progressive de la vision, jusqu’à devenir aveugle. Les premiers mois ont été très difficiles, et je me demandais ce que j’allais faire… Mais je ne voulais pas renoncer au cinéma. J’ai découvert ce cinéaste vivant à Harlem, Rodney Evans, qui a été diagnostiqué de la même maladie à ses vingt-ans. Il en a cinquante-quatre aujourd’hui, et il fait des films avec cette maladie depuis tout ce temps. Alors je me suis dis que c’était possible, et qu’il me fallait élaborer des stratégies. Au bout d’un an, j’ai commencé à voir ma maladie sous un autre angle, notamment en revoyant des films de John Cassavetes, qui faisait des films avec très peu d’argent, et qui de pair utilisait beaucoup les plans serrés. J’ai aussi pensé à Jim Jarmush, qui tournait ses premiers films en une seule prise faute de réserve de pellicule. J’ai alors découvert à quel point les obstacles pouvaient être des moteurs pour la création, à quel point certains cinéastes avaient appuyé et fondé leurs styles avec eux. Mes limitations ne sont pas un déficit, mais elles sont potentiellement mon style, et ce que je suis. J’étais alors très excité, en découvrant que ce handicap me donnait un point d’accès, que je pouvais le voir comme une porte. Évidemment, au début du tournage, j’avais peur qu’avec les enjeux financiers, mes collaborateurs me lâchent. Mais la vulnérabilité est une clé, et lorsque j’ai révélé ma maladie j’ai trouvé des alliés et des gens très ouverts.

S.D.F : Est-ce que cela a à voir avec la pudeur qu’entretient le film ?

S.O’D : Je me suis beaucoup lâché en écrivant le scénario, mais je me disais aussi que je n’aimerais pas que ça finisse en happy end. Je ne voulais pas non plus d’une fin sombre. C’est aussi pour ça que j’aime beaucoup le cinéma français : les fins qui laissent un gout d’inachevé pour les personnages, mais qui paradoxalement parviennent à clore l’histoire. Le voyage de ces deux frères et avant tout émotionnel, et je voulais qu’on sente que quelque chose a changé en eux. Pour la maladie mentale, comme pour moi, il n’y a pas de remède précis, alors autant jouer cette carte de l’inachèvement.

S.D.F : Avant, pendant le Nouvel-Hollywood par exemple, le cinéma américain traitait volontiers des maladies mentales dans des productions maintstream. Je pense à « L’Épouvantail », « Vol au-dessus d’un nid de coucous », « Taxi Driver », « Rain Man », ou même à la plupart des films de John Cassavetes, justement. J’ai l’impression que ces thèmes ne sont plus tant traités dans le cinéma américain d’aujourd’hui.

S.O’D : Je ne sais pas… Pour être honnête j’ai l’impression que le cinéma américain fuit les sujets vraiment difficiles et leur authenticité, à des fins commerciales. Ça me rend encore plus heureux qu’un film comme « Little Brother » existe.

J.K.S : J’ai fait quelques autres films indépendants cette dernière décennie, « I’m not here » et « The Music Never Stop », qui parlaient de la santé mentale. Et c’est vrai, maintenant que j’y pense, qu’il est devenu rare de trouver des films abordant ce genre de thème dans le circuit mainstream, peut-être car ce sujet ne permet plus de capter un large public. J’espère que les gens en France iront voir « Little Brother », car c’est un film vraiment indépendant, et il faut continuer à en faire des comme ça !

Entretien réalisé en visioconférence le Jeudi 16 Octobre 2025.

« Little Brother ». États-Unis. 2025. Durée : 1h34. Distributeur : Contre-Jour.

Sortie en France le 22 Octobre 2025.

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