[Cannes 2025] « Sirât »

Périple technophile et polyglotte s’enfonçant dans les nuits illégales d’un Sahara Occidental postapocalyptique, « Sirât », dernière réalisation de l’aventureux Òliver Laxe, est comme un morceau d’ambient-techno : il commence intensément, irrigue, cumule les notes et les rythmes, jusqu’au drop qui vous décroche la mâchoire. C’est l’histoire d’un père, Luis, cherchant sa fille disparue dans le désert, accompagné par son fils Esteban. Ils sont espagnols, mais ils pourraient aussi bien être français, arméniens, japonais ou qu’importe. Pour la retrouver, ils vont jusqu’à squatter des rave-party en plein désert marocain, décor grandiose et passif par excellence, distribuant des photos à qui veut bien les écouter. Sur une décision spontanée, ils finissent par suivre une horde de teuffers fonçant vers la frontière mauritanienne, lieu où ils toucheront à leurs limites.

Laxe organise ici une trans entre l’homme et le son, le désert et le silence, qu’il articule dans un rythme pétaradant, enchainant comme le ferait un morceau de techno des passages plus longs, plus lents, et d’autres ou ce film inharmonieux heurte physiquement. La première partie suit ce père et son fils sympathiser avec cette bande d’hurluberlus moins cinglés qu’ils en ont l’air, et on est saisit par cette limpide aptitude qu’à Òliver Laxe pour filmer la nature, qu’il conserve et renouvelle constamment dans l’immensité aride. On pense évidemment à « Mad Max » pour le punk, à « Sorcerer » pour les camions, à « Gerry » pour les longs travellings sur le sable, et même à Tarkovski. Comme chez ce dernier, ici, on prend le temps de confronter les individus à eux-mêmes jusqu’à les pousser à foncer tête baissée vers une mort certaine. « Sirât » regorge de citations éclectiques qu’il rassemble dans un récit féroce, dense, et psychédélique, une sortie de route plaquant nos yeux et nos oreilles contre un mur d’enceintes, abordant la musique dans une dimension quasi spirituelle, à la manière d’une accompagnatrice sur le chemin.

Un carton l’annonce au début : « Sirât » est le nom d’un chemin entre le paradis et l’enfer, lequel prend la forme d’une ligne fine comme un cheveux. Impossible d’oublier cette phrase tout du long des deux heures qui suivent, Laxe entreprenant une mise en scène passive, accumulant les plans longs et les scènes aux découpages inconséquents, osant mettre en première ligne des acteurs non-professionnels dénichés dans des castings sauvages. Vu comme ça, le film paraîtrait superficiel, progressant dans un rythme fait de rupture de ton et heurté par ses à-coups en plus d’être tapissé de références cinéphiles souvent pointues. Mais en réalité, « Sirât » se défait sous nos yeux, perdant le contrôle de sa trame, s’abandonnant à ses personnages.

Rapidement, il ne sera plus du tout question de cette fille disparue, et Laxe a l’acuité de ne pas faire de cette rupture narrative un prétexte pour simplement partir autre part. Via cet évanouissement de son élément déclencheur, le scénario va entrer dans une trivialité flottante annonçant nonchalamment l’arrivée d’une Troisième Guerre Mondiale. Alors il faut trouver de l’essence, des vivres, se débrouiller, se protéger. Aussi, il est toujours question d’arrêter le mouvement, de contrarier la dynamique, et ce dès le début avec l’arrivée de Luis dans la teuf, dont la corpulence et le malaise contrastent avec l’extase des danseurs. Aussi, les deux acmés dramatiques du film, aussi choquantes soient-elles, sont systématiquement concomitantes avec les instants où notre homme trouve enfin un semblant de joie de vivre, achevant de faire de « Sīrat » un road-trip au nihilisme sourd. S’en suivent l’intervention de l’armée, une route piégée, des marécages, des falaises, et pour finir ce climax explosif au pied du Mur des Sables, où la horde, cernée par des milliers de mines antipersonnelles, est tout simplement paralysés dans la souffrance, dans la défonce et dans le deuil. De la rave-party aux champs de mines, il est toujours question de mouvements soudainement bloqués, interrompus, inachevés, défais. C’est là une approche théorique tonifiante et particulièrement stimulante, revendiquée par cette scène où Luis et les teuffers se rassemblent, et où ils confessent les dernières choses qu’ils ont dites ou entendues face à des êtres aimés passant l’arme à gauche.

La première heure est habilement cousue sur un rythme lent et contemplatif, insistant sur les motifs des lignes droites, abondant d’éléments visuels sans développer outre mesure le passé des héros. Elle manie délibérément le mystère afin que l’on soit encore plus effaré à l’idée d’accepter les évènements de la deuxième. Et cette césure est justement entrecoupée d’un plan significatif, un peu plus long que les autres, filmé au drone et où l’on voit une falaise derrière laquelle pointe les dernières lueurs du jour, tandis que face à elle se dresse la nuit où s’enfoncent les camions. On passe ainsi explicitement de la lumière aux ténèbres, et on ira bien jusqu’au cœur de ces derniers. Tout du long, Laxe n’a de cesse d’utiliser le paysage comme moteur, et chaque plan d’ensemble est comme une pause à la station-service. Et pourtant, « Sirât » donne à voir un trip moins visuel que narratif, le film interagissant avec son spectateur comme un DJ avec la foule. Arrive ce troisième acte où il peut faire ce qu’il veut de ses personnages et de notre empathie. Il peut couper le son, le remettre, changer de morceau, supprimer des notes… On ne s’en rendrait même plus compte tant ça fait déjà longtemps qu’on n’est plus à ça près. À un moment, un personnage souffle à un autre, « Voilà, c’est la fin du monde », et l’autre réplique « C’est déjà la fin du monde depuis longtemps ». Et c’est ce qu’on ressent face à l’épilogue, lequel évoque également la séquence du train dans « Stalker ». Comme ça, ça pourrait passer pour du boum-boum performatif, à une prestation de cinéaste prouveur, mais ce que suggère « Sirât » va bien au-delà. Ce que le film parvient à saisir, c’est l’abandon de soi au mysticisme qu’est l’immensité, au chamboulement qu’est la tragédie, au corps jusqu’à l’explosion. Ce film effroyable offre une captation rare d’un effondrement de tout ce qui nous entoure, affichant une issue désespérée évacuant tout moralisme, tout jugement, pour dériver vers une dernière communion avec ces êtres condamnés depuis le début.

Présenté en Sélection Officielle au Festival de Cannes 2025.
Prix du Jury.

Sortie en France le 10 Septembre 2025.

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