Pas si fiction.
Marginal et séduisant pour ses œuvres aux durées cyclopéennes, Lav Diaz réalise avec « Magellan » une de ses performances parmi les plus douce : seulement 2h45 aux côtés du navigateur, au service d’un biopic enrobé de tournures conradiennes. Si son titre semble univoque, le film va rapidement montrer ses intentions : utiliser la figure de Magellan non pas seulement comme outil de dénonciation coloniale, mais comme prétexte pour nous entrainer au sein des communautés indigènes ayant peuplées les Philippines avant l’arrivée des colons. Une intention explicitement résumée dès l’exposition, où une femme alerte son village à la suite de la venue d’un homme blanc dans les alentours, nous faisant voir d’entrée de jeu les habitudes et les détails de l’environnement tissant le quotidien des autochtones.
Magellan est radin, et la caméra le lui rend bien. Il est souvent placé aux lisière du cadre, face à une perspective, avec quelque chose qui encercle ou bien surplombe son visage. Ce tic, fondé sur mise en scène précise mettant l’accent sur l’isolement de ce héros honteux, est parfois un peu trop visible, mais sans que cela enlève quoi que ce soit à sa pertinence. Le Magellan de Lav Diaz ( également scénariste) est un corps étranger partout, y compris dans sa propre demeure. Lav Diaz va jusqu’à intégrer une imagerie fantastique où sa femme défunte lui apparait en rêve, donnant lieu à un lot de visions élégiaques. On pense beaucoup à « Pacifiction » (2022) d’Albert Serra (également coproducteur du film). Comme celui-ci, « Magellan » parle moins de l’ici que du là-bas, et comme Magimel à Tahiti, Magellan à Mactan laisse sa stature s’effriter dans ses lieux qui se déploient comme autant de miroirs à ses névroses. Diaz fait du personnage une figure errante dont le sillage a l’odeur des charniers et de la destruction. Et plus on regarde Magellan, plus on se sent regarder par lui. Gabriel García Bernal a souvent les yeux dans le vide, le visage fermé, une expression lugubre à la brutalité suggérée, bien loin de ses rôles habituels où il joue souvent le beau-parleur. Voyager le laisse de marbre, et il est glaçant de voir à quel point sa mélancolie lui ravi toute compréhension de ces êtres, de ces environnements, de cette réalité qui lui échappe.


« Magellan » n’est jamais autant épique que lorsqu’il montre le temps interminable d’un voyage du XIVème siècle, lorsqu’il restitue le long hissage d’une voile, lorsqu’il met en scène une bataille navale minimaliste capturée avec un simple plan fixe à contre-jour. Avec cette stratégie faisant avancer le film sur une trajectoire aussi minimaliste qu’expressive, Diaz capte les profondeurs en filmant la surface, s’aidant d’un montage astucieux brouillant nos perceptions dans un voyage qui s’enlise. C’est là une spectaculaire reconstitution aux faux airs de tableaux, où les acteurs hissent des objets lourds, courent, bousculent, souvent dans des gestes malhabiles qui rendent encore plus sensibles l’oppression et le frisson de l’inconnu, du lointain. Les épées, les vases, les croix, opposés aux ornements et aux huttes des tribus participent encore davantage à cette esthétique dont le réalisme se niche aux creux des vagues, au même titre que les corps nus des indigènes qui contredisent l’épaisseur des armures que portent les colons.

Mais au cœur de « Magellan », il y a la violence froide de la colonisation catholique empilant les cadavres, les décapitations, les viols. Le film pourrait aussi bien se proposer comme une suite de tableaux terrifiants à la brutalité souvent suggérée. Il y a par exemple cette scène d’exécution d’un marin homosexuel, et la caméra se concentre alors sur le visage de son amant qui regarde, exprimant encore davantage l’horreur du moment. En arrière plan sonore, pas de musique, mais des insectes qui chantent, la mer, le fracas des armes. C’est là un biopic taillé dans la force tranquille, où le nombre de plans est réduit au strict minimum, où on parle peu pour mieux habiter le cadre avec cette sobriété extraordinaire. Malgré la coproduction internationale et la présence d’acteurs connus, Diaz ne cède aucunement aux attraits commerciaux de son style, sans non plus l’appliquer avec sa radicalité habituelle. « Magellan » est un film poreux, à prendre purement et simplement comme une rencontre, ou une rencontre manquée. Se dégoupille alors l’amertume de l’air salé, et un récit romanesque s’employant à donner une place primordiale à chaque silhouette qui le traverse ; sauf celle de Magellan autour de laquelle gravitent des tourments et de la paranoïa des européens. Un film opaque, ensanglanté, et pourtant si calme, si minéral, si pur, qui passe comme un nuage.

Présenté en Sélection Cannes-Première au Festival de Cannes 2025.
Sortie en France le 31 Décembre 2025.

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