Évaporation
On dit souvent de « L’Avventura » qu’il est un film sur lequel il est difficile d’écrire. On écrit souvent de « L’Avventura » que c’est un film sur lequel tout a déjà été dit. Et alors ? Pierre angulaire du cinéma moderne émergeant à l’aune des 60’s — lequel se veut nager à contre-courant de la « formule classique » du récit aristotélicien — cette première collaboration entre Michelangelo Antonioni et l’actrice Monica Vitti aura tôt fait de provoquer un élan d’instabilité lors de sa sortie, notamment en faisant disparaitre son héroïne, Anna, à la vingt-huitième minute, sans aucun tenant ni aboutissant. Le personnage se volatilise, s’évapore, sans explication ; c’est d’ailleurs tout juste si cet événement effleure le statut d’élément déclencheur — lequel n’est pas la disparition d’Anna, mais plutôt l’apparition du vide (ou du rien ?) que celle-ci laisse derrière elle ; ce même vide miroitant un carrefour d’horizons où tous les chemins se valent.
À cet horizon, Antonioni répond la silhouette immobilisée de Monica Vitti regardant quelque chose tout en tournant le dos au spectateur. On pourrait qualifier la redondance de ce motif comme la manifestation d’un geste radin, sortant du cadre le visage ensorcelant de l’actrice au profit de son impeccable blondeur. Cela serait vite oublier que ce même motif est ni plus ni moins qu’une porte d’entrée limpide afin de chercher à comprendre la volonté opaque de ce film montrant la vie comme la vue. À la même époque, lorsqu’Hitchcock insiste sur le chignon de Kim Novak dans « Vertigo » (1958), il le fait au travers du point de vue de James Stewart, voyant dans la tignasse de la jeune femme un mystère persistant gouverné par un océan d’érotisme. Dans l’« Avventura », à peine deux ans plus tard, Antonioni (alors à la recherche de nouvelles formes après l’échec du « Cri » (1957)) s’approprie cet attrait pour la chevelure, pour le dos, mais ne l’affuble aucunement de la dramatisante notion de « point de vue ». En cadrant si souvent Monica Vitti de dos, le cinéaste semble davantage chercher à capter la fragilité se dérobant de l’énigme d’un être : que regarde-t-elle, et surtout comment-regarde-telle ? Ne pouvant voir les yeux de l’actrice, nous n’avons d’autre choix que de zieuter son langage corporel et son environnement, sans idées ni balises, mais avec seulement quelques moyens d’évaluer et d’apprécier son rapport au monde — « que ressent-elle ? » devient plus qu’une problématique centrale, mais le point d’interrogation auquel l’ensemble du récit se suspend.


Inconfortable, « L’Avventura » va d’emblée confronter deux mondes : celui de la passion et celui de la solitude, celui de l’archaïsme et celui de la modernité. Niché sur le toit d’une église, l’amant de Monica Vitti lui souffle qu’« avant les choses étaient belle pour l’éternité, aujourd’hui elles le sont pour dix, ou vingt ans… ». L’Italie qu’ils parcourent est à ce titre quasiment abstraite, comme prise dans l’étau d’un écoulement blafard, filant comme un cri dans la nuit. Cette Italie glissante, imprégnée par l’imagerie maritime et volcanique que l’on retrouve dans le chapitre situé dans les Iles Éoliennes, c’est un peu comme le parc à la fin de « Blow-Up » (1966), le désert dans « Profession : Reporter » (1975) ou le brouillard dans « Identification d’une femme » (1982) : même un usage répété du plan d’ensemble ne permet pas d’en dévoiler les contours. Film aplanie, chef d’œuvre déambulatoire, récit absurde sans humour, « L’Avventura », avec sa métaphysique silencieuse, fait glisser l’inexprimable sur les lèvres pales de son héroïne frivole à l’image de ses robes légères, tandis que la narration s’affirme sous la forme d’une écume s’évaporant sourdement dans une clarté désincarnée. Un immense récit, de ceux qui parviennent à s’émanciper en même temps qu’ils s’effacent, entre-autre choses.

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