[critique] « C’est n’est qu’un au revoir » suivi d’« Un pincement au cœur » (2025)

Cinéaste des beaux jours, plus adepte du court et du moyen que du long-métrage, Guillaume Brac anime ici un diptyque composé de deux documentaires revigorant son habituelle empathie malicieuse. Contrairement à « Contes de Juillet » (2017), film à sketchs plaçant deux courts-métrages sous la bannière de son titre, « C’est n’est qu’un au revoir » (2024) et « Un pincement au cœur » (2023), bien que présentés dans un même film, sont immédiatement divisés par un carton introductif programmant le déroulé des récits à suivre. Le premier suit des élèves en terminale issus d’un lycée avec internat à Die, lieu qu’ils surnomment eux-mêmes « babosland », savourant leurs derniers moments ensembles avant le bac et les vacances d’été. À contrario, « Un pincement au cœur » pointe vers le nord, dans un lycée d’Hénin-Beaumont, observant la relation qu’entretiennent deux copines alors en seconde. Ce qui justifie la juxtaposition de ces deux teen-movie documentaires, c’est évidemment l’intention d’un regard tant naturaliste que politique (le premier film se déroulant dans le contexte de la construction des méga-bassines à Sainte-Soline, et le second en pleine période de Covid) sur l’adolescence. Mais aussi, Brac étant un poète, il donne à ses films un autre sujet commun : le début de l’été, et les au revoirs qui vont avec.

« Donner un bout de son temps, c’est donner un bout de sa vie qu’on ne récupérera jamais », souffle une lycéenne dans « Ce n’est qu’un au revoir », comme un écho à cet échange au début de « Contes de Juillet » : « — J’ai jamais le temps de cuisiner.Moi j’adore prendre le temps de cuisiner ». Chez Brac, il est souvent question du temps que l’on partage, que l’on vit, que l’on perd, et c’est la capture de ces réflexions aux apparences anodines qui nous rappelle à quel point il peut être plaisant de donner de son temps à ses films. Sur un modèle rohmerien, ici articulé autour d’une mise en scène précise dans laquelle serpente en toute fixité un art raffiné du portrait et du plan d’ensemble en 4:3, Brac dévoile une image naviguant à la recherche permanente d’une juste distance, renouvelant la douceur de son approche. La caméra ne suit jamais les personnages, mais est toujours déjà là, insistant sur le fait que chaque chose que nous voyons résulte d’un choix. Évitant scrupuleusement de hiérarchiser ses sujets (évitant même de designer un sujet), le diptyque évolue alors dans une constance minérale, contemplant ses êtres avec le même regard serein et incertain que l’on aurait en parcourant un vaste aquarium où les poissons apparaissent et se cachent.

Parvenant à capter des situations d’amusements, de petits drames mais aussi des instants réflexifs, « Ce n’est qu’un au revoir » et « Un pincement au cœur » laissent évoluer leurs personnages selon leurs grés, les cueillant dans leurs mondes, et créant entre son approche et le spectateur un lien organique, racontant comment cette génération profite de sa jeunesse, relatant ses incertitudes, ses réflexions sur le monde. Aussi, Brac, sans une once de fascination, les regarde se dire des choses simples, faire des TikToks, glander, mélangeant volontiers l’image cinématographique à celle du smartphone, prenant ainsi en compte les traces numériques laissées par ses personnages, faisant en sorte que le film appartienne autant à lui qu’à eux. Il y a une scène dans « Un pincement au cœur » qui en dit long : les trois adolescentes regardent de loin la salle des profs où ces derniers discutent : « Imaginez les potins qu’ils doivent se raconter… Ils parlent de nous c’est sûr, on doit être une téléréalité pour eux, », dit l’une l’air résignée, et l’autre rétorque : « Bah on fait pareil avec eux ». C’est aussi beaucoup ça, les films de Brac : deux mondes qui se jaugent, et se rencontrent ou pas, à l’image de ces deux documentaires lisant entre les lignes et dont la mise en scène tisse une véritable délicatesse picturale. Puis il y a la merveilleuse séquence finale de « Ce n’est qu’un au revoir », jouant le morceau « The Valley » d’Electrelane, rejouant un film bien connu des historiens, et où l’on voit un train arrivant en gare de Die afin d’inaugurer la séparation de ces lycéens que l’on a tant aimé voir ensemble. Sans doute y penseront-ils plus tard : qu’elle était verte cette vallée.

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